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Leçon de cinéma #7 : Inscrire les gestes dans le territoire du crime, par Thierry Odeyn

22 février 2020, 10h30

Si notre séance de décembre – Leçon #6 – vous proposait de parcourir différentes pratiques cinématographiques autour du thème « filmer l’ennemi », elle s’est assez vite confinée au thème « filmer un nazi » et aux échanges parfois musclés que les cinémas de Claude LANZMANN et de Marcel OPHULS ont suscités parmi vous, Shoah contre Le Chagrin et la Pitié.
Nous revivions la houleuse leçon de juin où Barbet SCHROEDER et son « irresponsable » Général Idi Amin Dada nous avait animés deux heures durant.
Mais, tout ceci ne garantit- il pas le bon fonctionnement de nos rencontres ? Ne s’agit-il pas de provoquer la prise de parole et donc la réflexion au départ des thèmes proposés, de casser le modèle académique du conférencier monologuant devant un auditoire trop sagement réceptif, bref, de vous faire participer au risque de ne pas épuiser ce que l’on se proposait de vous dire, de vous montrer ?

Notre septième rencontre abordera (et clôturera ?) le troisième et dernier volet de la trilogie « filmer l’ennemi », volet asiatique déjà deux fois promis : l’analyse des dispositifs de réactivation de la mémoire dans S21, la machine de mort khmère rouge de Rithy PANH et ce que vont devenir ces dispositifs dans The Act of Killing de Joshua OPPENHEIMER.

Rithy PANH a onze ans lorsque les Khmers Rouges pénètrent dans Phnom Penh. Nous sommes le 17 avril 1975. Son frère disparait et ses parents meurent comme ont disparu un million et demi de personnes, soit le cinquième de la population cambodgienne en trois ans, six mois et vingt jours. Après quatre années passées dans un camp de rééducation, il trouve refuge en France où il entreprend des études de cinéma.

"Je ne suis pas devenu cinéaste par don ou par vocation. S’il n’y avait pas eu le génocide, je ne serais pas cinéaste, mais j’ai besoin de filmer à cause de ce que j’ai vécu. La vie après le génocide est un vide terrifiant. Il est impossible de vivre dans l’oubli. On risque d’y perdre son âme, comme si me taire c’était capituler". (Rithy PANH)

En 1991, les Khmers Rouges signent les Accords de paix de Paris. Le terme « génocide » n’apparait pas dans les textes. C’est à ce moment que naît l’idée d’un film qui porterait un « regard de l’intérieur » sur la mémoire collective, travail d’autant plus nécessaire que le gouvernement cambodgien refuse alors de l’accomplir. Le cinéaste met en place un travail de réactivation de la mémoire qui va naître de la confrontation des survivants, confrontation de l’ancien bourreau et son ancienne victime sur le territoire du crime, confrontation de l’ancien bourreau et des archives qui accusent.

"Si je fais asseoir le bourreau à côté de quatre mille pièces d’archives, cela change sa façon de penser. Ce genre de situation déclenche chez lui la parole. Il arrive un moment où la victime et le bourreau ont besoin de l’un et de l’autre pour continuer ensemble le travail de mémoire. Quoi qu’il fasse, il ne peut enfouir en lui le crime qu’il a commis. Mais ce n’est pas à moi de juger le bourreau, je ne suis pas procureur général. Je cherche plutôt à comprendre qui il est, quelle est son histoire". (Rithy PANH)

Autre travail de mise en situation, The Act of Killing évoque, lui aussi, un massacre ; celui d’un million d’opposants soi-disant sympathisants communistes, soupçonnés d’avoir voulu renverser le régime indonésien en 1965. Les bourreaux sont des caïds de quartier qui doivent la considération dont ils jouissent à présent aux exactions passées, meurtres, tortures, viols, exactions qu’ils rejouent avec fierté pour la caméra complaisante de Joshua OPPENHEIMER.

"Je leur ai dit : « vous avez participé à l’un des pires génocides de l’histoire de l’humanité, votre société est fondée sur ces évènements, vos vies ont été définies par ces actes. Je veux comprendre ce que ça signifie pour vous et pour votre société. Vous voulez me montrer ce que vous avez fait, alors montrez-moi de toutes les façons que vous choisirez. Je vais vous aider à reconstituer les scènes de vos actes. En assemblant ces scènes on va créer une nouvelle forme de cinéma documentaire, un genre inédit, documenter l’imaginaire plutôt que le quotidien. Le film va montrer ce que ces évènements signifient pour vous. » Ils m’invitaient sur les sites de leurs crimes et me montraient leurs méthodes".
(Joshua OPPENHEIMER)

Avec des extraits de S21, la machine de mort khmère rouge et de Bophana, une tragédie cambodgienne de Rithy PANH, de The Act of Killing de Joshua OPPENHEIMER et d’un entretien avec Joshua OPPENHEIMER.

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Durée : 2h30

Réservations : www.cinema-aventure.be

Tarifs : 6,5€ (plein) - 5€ (réduit)

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Présentation des séances avec Thierry Odeyn :

Leçon #1 : Cinéma Direct et Cinéma Vérité

Leçon #2 : Portrait of Jason
Leçon #3 : Johan VAN DER KEUKEN, la période Bolex

Leçon #4 : Amsterdam Global Village

Leçon #5 : Filmer l’ennemi
Leçon de cinéma #6 : Filmer l’ennemi nazi

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Dans le cadre d’un cycle de leçons de cinéma par Thierry Odeyn, organisé par Le P’tit Ciné - Regards sur les Docs, en partenariat avec la SCAM et le Cinéma Aventure.